J’ai réussi à rester en vie

J'ai réussi à rester en vieJoyce Carol Oates est un de mes auteurs préférés. Si je fais la liste de ce que j’ai lu d’elle : Blonde (le premier, un choc de lecture), Les chutes, Nous étions les Mulvaney, Petite sœur mon amour, Mudwoman, Confessions d’un gang de filles, Hudson river, Bellefleur, Fille blanche fille noire en littérature « jeunesse » Zombi, Nulle et grande gueule, Un endroit où se cacher, Zarbi les yeux verts. 13 romans quand même ! Et puis j’ai lu aussi son Journal, écrit dans les années où elle était jeune et les premières années de sa vie avec Ray Smith, éditeur qu’elle a rencontré en 1960, de 8 ans son aîné, avec lequel elle s’est mariée et a passé 47 années heureuses. Ce qui m’avait marquée, c’est l’incroyable différence entre sa vie, assez routinière et stable, et son univers littéraire le plus souvent marqué par la folie, la déchirure, les failles.

En 2008, son mari Ray contracte une pneumonie ; conduit par elle à l’hôpital, il décède brutalement, une semaine plus tard, des suites d’une infection nosocomiale. J’ai réussi à rester en vie est le récit autobiographique de son soudain veuvage.

Autant que je le dise tout de suite, c’est un gros, gros coup de cœur, dont je vais sûrement avoir du mal à parler. Joyce Carol Oates parvient à dire l’indicible, en se mettant incroyablement à nu, et en même temps avec une sorte de mise à distance ironique. Non sans un humour noir assez irrésistible (les poubelles qui débordent de paniers de condoléances, l’ « amie » qui veut à tout prix l’inviter à dîner mais fait tout pour que cela ne se fasse pas), elle montre aussi la solitude immense, les tentations suicidaires (ce « basilic » qui la guette), la présence précieuse mais parfois difficile des amis. Un livre que j’ai parsemé de post-its, et qui va me hanter encore un bon moment, tant il est une magnifique et poignante histoire d’amour et une réflexion lucide et terriblement authentique sur la perte et le deuil.

L’autodérision : « J’ai pris l’habitude de gestes mélodramatiques stéréotypés : agripper le volant comme si je voulais l’étrangler, et le secouer ; frapper des surfaces de mon poing, qui rebondit, meurtri, sans leur avoir fait aucun mal. Un signe de folie… non ? Ce genre de comportement incontrôlé ? Au lieu de s’adresser à soi-même en silence, avec stoïcisme, on marmonne, on fulmine, comme le roi Lear sur sa lande. Sauf que la dimension shakespearienne du roi Lear vous fait défaut. »

Le dédoublement : « Cette « Oates » – ce moi quasi public – m’est à peine visible, comme est à peine visible un reflet dans un miroir, regardé de très près. « Oates » est une île, une oasis, vers laquelle, en ce matin agité, je peux ramer, comme à bord d’une frêle embarcation, munie d’une pagaie malcommode. »

La douleur : « J’ai fait la découverte suivante : chaque jour est vivable à condition d’être divisé en segments. Ou plus exactement, chaque jour n’est vivable que divisé en segments. La veuve se rend vite compte qu’une journée entière telle que les autres la vivent – cet abominable Sahara de temps illimité – est impossible à endurer. »

Les mots : « Oui. Les mots peuvent être « impuissants » – et pourtant ils sont tous ce que nous avons pour étayer nos ruines, de même que nous sommes, les uns pour les autres, tout ce que nous avons. »

Publicités
Cet article, publié dans littérature étrangère, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

5 commentaires pour J’ai réussi à rester en vie

  1. noukette dit :

    Tu en parles très bien au contraire… On sent l’admiration que tu portes à cette auteure !

  2. aifelle dit :

    Je ne lis pas ses romans, qui ne me tentent guère. Par contre, celui-ci m’intéresse.

  3. lorouge dit :

    Pour l’instant je ne me sentais pas trop attirée par cette lecture, trop sombre, mais tu en parles si bien que tu arriverais presque à me faire changer d’avis ;0) A voir donc :0) Bises, bon week end

  4. jerome dit :

    J’ai déjà lu plusieurs fois cette auteure mais ce récit est peut-être trop intime pour moi.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s