C’était notre terre

C'était notre terreIl y a quelques jours, Louise a publié un billet plus qu’enthousiaste sur sa lecture de Un faux pas dans la vie d’Emma Picard, de Mathieu Belezi. Du coup, j’ai emprunté à la médiathèque le premier opus de sa trilogie algérienne (Emma Picard étant le dernier), C’était notre terre. Merci à toi Louise pour cette découverte, quelle claque, ce roman ! Je viens de le terminer à l’instant et depuis deux ou trois jours, je me sens hantée par cette histoire, profondément touchée, d’autant plus que mon rapport à l’Algérie ne peut être neutre puisque, fille d’un père pied-noir né à Alger rentré en France dans les années 1960, j’ai passé deux ans de ma petite enfance à Constantine.

Ce roman raconte l’histoire d’une famille de colons, Hortense et Ernest Jacquemain, leurs trois enfants et la domestique. « C’était notre terre quand je dis que c’était notre terre, je veux dire que nous ne l’avions pas volée, que nous en avions rêvé au temps de nos ancêtres, et que l’Etat français nous avait permis de concrétiser nos rêves en nous vendant une bouchée de pain six cent cinquante-trois hectares de bonne terre africaine » : ces premiers mots contiennent déjà tout le rêve puis la passion qui lie ces colons à leur terre, à ce domaine de Montaigne qui se construit déjà sur le meurtre et le sang. Au fil des chapitres qui donnent successivement la parole aux 6 personnages de cette histoire, on voit se dérouler les différentes phases de l’histoire, la domination coloniale, la prise de pouvoir des Algériens, la fuite des colons, la fin de l’Algérie française. Le roman est extrêmement bien écrit, dans une écriture ample, basée sur des reprises de phrases comme des litanies, souvent sans ponctuation, mêlant les époques. Les personnages sont haut en couleurs, à la fois attachants, par exemple Hortense, attachée de manière absolument viscérale à cette terre d’Algérie, ou Claudia, petite fille qui, même devenue grande, souffre d’un père qui ne l’a quasiment jamais regardée, et insupportables, en particulier Ernest Jacquemain, ignoble colon raciste et sexiste. Rien ne nous est épargné, dans une langue souvent très crue, des exactions commises à la fois par le FLN (auquel le fils, Antoine, s’est rallié) et par les colons. Certaines scènes sont même à la limite du supportable mais ont le mérite de montrer à quel point cette histoire est complexe et sanglante. Je cite ces propos d’un journaliste du Monde, à mon avis très juste sur ce livre : « C’était un roman de tous les dangers, cette saga d’une famille de colons français en Algérie. Mathieu Belezi courait le risque d’aller à l’excès dans le sens du titre, C’était notre terre, et de succomber à une nostalgie du joli temps des colonies. Ou au contraire d’ignorer les blessures que la guerre d’indépendance, fût-elle juste, avait infligées à ceux qui étaient nés sous ce soleil, aimaient les collines, les vallées, les oueds et se sentaient chez eux sous les acacias et les palmiers. »

Un livre coup de poing… et coup de cœur à la fois.

 » … la terre sur laquelle il était assis n’était plus la terre qu’il avait connue, qu’en y plongeant la main, il y découvrirait les nappes de sang coagulé d’un bon million de morts.
 C’est dans le sang de ta grand-mère et celui de ses assassins que Montaigne s’est construit, et c’est dans le sang des colons et celui des Arabes que l’Algérie est devenue française, pas autrement, alors c’est dans ce sang toujours prêt à couler qu’il fallait vous tenir pour garder le pays
mais le sang a coulé, Jules…
– Pas suffisamment »

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7 commentaires pour C’était notre terre

  1. Manio dit :

    Article bouleversant …et tu sais pourquoi!
    Je ne tiens pas à lire ce livre mais j’apprécie que tu sois apte à le lire et le commenter ainsi..Bravo!

  2. Aifelle dit :

    Je l’avais noté, puis perdu de vue. Je re-note, il doit être à la bibliothèque.

  3. sous les galets dit :

    Je me souviens très bien du très beau billet de Louise, et j’avais comme toi noté le premier opus. Ton billet me conforte dans ce choix, même si je ne te cache pas que je crains les scènes violentes. Où j’habite il y a une très grosse communauté pied-noirs alors je mesure à quel point cela a résonner en toi. Tu sais qu’avant la blogo, je ne connaissais pas ce titre, je ne savais même pas qu’il avait été chroniqué dans la presse traditionnelle. C’est renoté évidemment.

  4. lorouge dit :

    De lire le billet de Louise ça m’a donné moi aussi envie de lire ce titre, d’autant plus qu’il m’attend depuis très très longtemps (depuis sa sortie en fait) dans ma PAL. Mais j’ai justement un peu peur de ces passages difficiles dont tu n’es pas le première à parler… En tout cas ton billet est très émouvant, et vraiment, j’ai très envie de le lire maintenant…

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