instant poésie #19

Poésie du jeudiParce que je suis en train de le faire avec mes élèves et surtout parce que j’adore La Fontaine, sa vivacité, son humour et ses propos satiriques l’air de ne pas y toucher. J’ai l’embarras du choix alors je partage avec vous la fable sur laquelle je travaille en ce moment (avec l’illustration de G. Doré) que je connais par cœur à force et qui est toujours d’actualité… Pour le rendez-vous poétique de chez Asphodèle !

Les animaux malades de la peste

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom),
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ;
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie,
Ni loups ni renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie ;
Les tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.

Les animaux malades de la pesteLe lion tint conseil, et dit :  » Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune.
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux ;
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements.
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense ;
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut : mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter, selon toute justice,
Que le plus coupable périsse.
– Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
Eh bien ! manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes, Seigneur,
En les croquant, beaucoup d’honneur ;
Et quand au berger, l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Étant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.  »
Ainsi dit le renard ; et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du tigre, ni de l’ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses :
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’âne vint à son tour, et dit :  » J’ai souvenance
Qu’en un pré de moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et, je pense,
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.  »
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

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14 commentaires pour instant poésie #19

  1. modrone dit :

    Toujours un régal ce Monsieur de La Fontaine.

  2. Louise dit :

    Comme tu dis toujours d’actualité, donc il sera toujours indémodable; c’est quand même incroyable, il parle à toutes les générations, tout le monde peut le comprendre et il traverse les siècles. En plus les élèves aiment bien, il est étudié du primaire jusqu’à l’université.

  3. Asphodèle dit :

    C’était quand même un visionnaire ce La Fontaine, rien n’a pris une ride, bon peut-être l’importance du religieux dans le quotidien (la justice immanente, ha ! ) mais sinon l’homme n’a pas changé, ne changera jamais à mon avis et ces vers me sont toujours restés en mémoire « Que vous soyez puissants ou misérables… » ! Tu ne dois pas t’ennuyer avec tes élèves ! 😀

  4. monesille dit :

    Crier haro sur le baudet et l’expression a traversé les siècles sans une ride !

  5. C’est fou, comme La Fontaine est présent dans la vie quotidienne; Il y a quelques jours j’ai employé comme une expression familière « il tondit de ce pré la longueur de sa langue »! Chaque fois que je vois les malversations des hommes politiques et le jugement qui les innocente, c’est : les jugements de cour vous rendront…. etc Tellement vrai! Tellement actuel!

    • sandrion dit :

      bien d’accord avec toi ! et quand j’ai reformulé avec des mots et des situations bien actuelles les mots du lion et du loup, mes élèves ont bien reconnu !

      • En effet, étudier La Fontaine aujourd’hui éclaire la vie politique actuelle d’une manière « crue » !
        très beau choix de texte et … très beau choix d’enseignement, bravo !

      • sandrion dit :

        Merci beaucoup ! Au programme avec mes élèves de Seconde juste après, « les obsèques de la lionne »!

  6. soene dit :

    C’est bien de nous les faire redécouvrir Sandrion, on les a un peu oubliées ces belles histoires de Monsieur Jean LF 😉
    Et pas une ride dans ses propos 🙄
    Gros bisous

  7. celestine dit :

    Sandrion, lis le chapitre sur La Fontaine dans « la grammaire est une chanson douce »…
    Tout y est ! Et sois, comme moi, depuis toujours, une Mademoiselle Laurencin contre les Jargonos de tous poils qui veulent nous empêcher d’enseigner dans l’amour et la joie.
    Bisous chère collègue.
    ¸¸.•*¨*• ☆

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