L’usage du monde

Voilà deux jours que je suis au fond du lit, clouée par une sinusite bien costaud, et du fond de mon lit, grâce à Nicolas Bouvier, j’ai voyagé jusqu’en Asie, loin, bien loin… Fabuleux bouquin que cet Usage du monde, récit du voyage entrepris au début des années 50 par deux jeunes compères suisses, Nicolas Bouvier, écrivain et Thierry Vernet, dessinateur, depuis Belgrade jusqu’en Inde, à bord d’une petite Fiat.

« C’est la contemplation silencieuse des atlas, à plat-ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l’envie de tout planter là. […] Quelque chose en vous grandit et détache les amarres jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon. » Et les voilà partis, remplis d’allégresse, de jeunesse et d’ouverture et le lecteur part avec eux, emporté par la belle prose de Nicolas Bouvier, à la fois pleine de fraîcheur, de candeur et d’humanité. Il sait faire ressentir la beauté d’un paysage, la magie d’un moment lorsque des paysans sortent leurs instruments de musique, mais aussi la difficulté d’une étape sous le soleil quand leur petite Fiat refuse d’avancer, ou l’ennui d’un long hiver dans une petite ville d’Azerbaïdjan.

Quelques moments, pris sur le vif :

« Sur une plage de sable noir, nous nous faisons grillet un petit poisson. Sa chair rose prend la couleur de la fumée. Nous récoltons des racines blanchies par la mer et de menus éclats de bambou pour alimenter la flamme, puis nous mangeons, accroupis contre le feu sous une douce pluie d’automne en regardant la mer s’en prendre à quelques barcasses, et un immense champignon d’orage s’élever très loin dans le ciel du côté de la Crimée. »

« Finalement, ce qui constitue l’ossature de l’existence, ce n’est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d’autres diront ou penseront de vous mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l’amour, et que la vie nous distribue avec parcimonie à la mesure de notre faible coeur. »

Les dessins de Thierry Vernet, aux gros traits noirs, apportent leur touche décalée, drôle et personnelle aux notes de son ami, par exemple, ci-dessous, le mont Ararat ou une villageoise.

De la magie du voyage mais aussi de ses limites… « Ce jour-là j’ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s’en trouverait changée. Mais rien de cette nature n’est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr. »

Un livre magnifique et lumineux. L’avis de notre voyageuse Keisha, très enthousiaste aussi !

Et mon classique du mois !

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18 commentaires pour L’usage du monde

  1. « Un livre magnifique et lumineux. » je ne dirais pas mieux. Et il offre la possibilité de voyager du fond d’un lit, bien pratique en cas de sinusite 🙂

  2. sous les galets dit :

    Rho dis donc ton dernier extrait est sublime, quelle beauté!!! En général je ne suis pas très cliente des littératures de voyage, qui finalement sont très introspectives souvent, mais là je trouve ça d’une grande justesse.
    Le livre idéal en cas de clouage au lit (j’aurais du y penser la semaine dernière, ou je n’étais pas au top non plus)

  3. aifelle dit :

    C’est l’hécatombe en ce moment, tout le monde a l’air malade ! (pas moi ..) Je n’ai pas lu Nicolas Bouvier, j’en ai un dans ma PAL, mais pas celui-ci, celui sur le Japon.

  4. mrspepys dit :

    Je le garde pour la bonne bouche, celui-ci. A moins qu’il ne vienne un jour me sauver la vie comme ce fut le cas pour toi.
    Rétablis toi vite. 🙂

  5. lorouge dit :

    Ben mince alors, j’espère que tu commence à te sentir mieux. Tes extraits (magnifiques) et les dessins me tentent beaucoup, rien de mieux pour se soigner qu’un bon voyage de son lit 😉

  6. maggie dit :

    Je n’ai pas du tout été sensible à sa prose… J’ai eu du mal à finir. PS : Rétablis-toi vite !

  7. keisha41 dit :

    Un de mes récents coups de coeur (mais je suis très cliente de ce genre de livres)

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