Le consentement

Je voulais vraiment lire ce livre dont on a tant parlé et je l’ai lu d’une traite hier : il a la force brute d’un témoignage tout en étant d’une grande lucidité et d’un grand recul. En plus il est bien écrit, tout en sobriété et justesse…

Vanessa Springhora raconte son parcours en 6 étapes : l’enfant, la proie, l’emprise, la déprise, l’empreinte, écrire. Tout est dit. On suit d’abord son enfance, entre un père absent et violent et une mère très permissive, suivant en cela l’époque des années 70 où « au nom de la libération des moeurs et de la révolution sexuelle, on se doit de défendre la libre jouissance de tous les corps. Empêcher la sexualité juvénile relève donc de l’oppression sociale, et cloisonner la sexualité entre individus de même classe d’âge constituerait une forme de ségrégation« . Beaucoup livrée à elle-même, manquant d’adulte pour la protéger et la soutenir, elle a soif d’amour et d’attention.

Elle est la proie parfaite pour G.M. comme elle le nomme tout le long de son livre, Matzneff donc, lorsqu’elle apparaît à 14 ans dans une soirée du milieu de l’édition où travaille sa mère. Il lui envoie des lettres, la fait pour la première fois se sentir désirable. Tel un petit animal hypnotisé par un serpent, elle le suit dans sa garçonnière et se croit amoureuse. Il a 35 ans de plus qu’elle, une grande expérience dans la manipulation mentale. Son grand truc ? Faire croire aux toutes jeunes filles qu’elles garderont un merveilleux souvenir de leur première fois, les faire se sentir spéciales, se vanter de ne pas leur faire mal. « Notre amour était un rêve si puissant que rien, pas un seul des maigres avertissements de mon entourage, n’avait suffi à m’en réveiller. C’était le plus pervers des cauchemars. C’était une violence sans nom. » « maigres », voire très maigres : sa mère après quelques molles réticences, l’invite pour déjeuner quasiment en famille, flattée que sa fille ait été choisie par l’illustre écrivain.

L’autrice montre parfaitement sa fascination totale pour cet homme, l’extrême difficulté qu’elle a à reconnaître qu’elle a été abusée alors qu’elle avait bien consenti, qu’elle était bien une victime. « Malgré tout la bonne volonté du monde, un adulte reste un adulte. Et son désir un piège dans lequel il ne peut qu’enfermer l’adolescent. Comment l’un et l’autre pourraient-ils être au même niveau de connaissance de leur corps, de leurs désirs ? Un adolescent vulnérable recherchera toujours l’amour avant sa satisfaction sexuelle. Et en échange des marques d’affection (ou de la somme d’argent qui manque à sa famille) auxquelles il aspire, il acceptera de devenir un objet de plaisir, renonçant ainsi pour longtemps à être sujet, acteur et maître de sa sexualité. »

Au bout de plusieurs mois de cette relation, elle parvient à y mettre fin mais le prédateur a fait des ravages… anorexie, manque de sommeil, épisode de dépersonnalisation, impossibilité à aimer. « Les écrivains sont des gens qui ne gagnent pas à être connus. On aurait tort de croire qu’ils sont comme tout le monde. Ils sont bien pire. Ce sont des vampires. » Car non content d’avoir abusé de la jeune fille, il l’enferme dans ses livres, comme ses autres conquêtes, la transforme en personnage de fiction, la condamnant à une « prison de mots« , même des années après leur rupture. Alors à son tour, comme elle l’écrit au début de son livre, en préambule : « la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre. » Au lieu d’une vengeance aigrie, amère, un témoignage fort, lucide, sobre, et nécessaire.

L’avis d’AntigoneAifelle

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11 commentaires pour Le consentement

  1. pas encore eu le courage de le lire.

  2. keisha dit :

    J’ignore si je le lirai, billet après billet j’ai l’impression d’en connaître assez

  3. aifelle dit :

    C’est une lecture que l’on n’oublie pas, elle est forte. Dommage qu’elle fasse l’objet de tant de critiques de la part de gens qui ne l’ont pas lu.

  4. Antigone dit :

    Tout à fait d’accord avec ton analyse effectivement ! Un livre qui mérite d’être lu largement.

  5. krolfranca dit :

    Lu en une journée et chroniqué dans la foulée, waouh ! J’en suis incapable… Mes chroniques, je les écris, puis les réécris, puis les retouche puis… bref ! ce n’est pas le propos de cet article. Il est tout à fait possible que je lise ce livre un jour.

  6. Touloulou dit :

    Ton avis me donne envie de le lire, mais pas pour le moment, ce genre de sujet me prend tellement aux tripes que ça en devient trop fort, trop intense..

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