Le lambeau

J’ai longtemps tourné autour de ce livre, par peur que ce soit trop dur, ce récit fait par Philippe Lançon, rescapé de l’attentat de Charlie Hebdo, blessé au visage comme ces soldats de la Première guerre mondiale et qui a passé des mois à l’hôpital à se faire refaire la mâchoire. J’ai bien fait de dépasser ma peur…

Philippe Lançon écrit presque trois ans après, en 2018, avant, dit-il dans une interview,  « je n’étais pas prêt. Il me manquait le ton, la première phrase. Il m’a fallu un an pour la trouver. Un an encore pour trouver la seconde. J’ai écrit le reste en six mois. Quand je l’ai écrit, j’allais bien. J’avais pris un bateau et j’étais arrivé sur une autre rive ». Il raconte depuis le 6 janvier 2015, la veille de l’attentat, jusqu’au 13 novembre, jour de l’attentat du Bataclan. Ce qui m’a le plus touchée c’est l’authenticité profonde et sans concessions de son récit, la recherche de l’expression la plus juste et grâce à cela, on traverse au plus près ce qu’il a vécu, l’horreur bien sûr de l’attentat lui-même (« Sans doute avais-je déjà basculé dans un univers où tout arrive sous une forme si violente que c’en est comme atténué, ralenti, la conscience n’ayant plus d’autre moyen de percevoir l’instant qui la détruit.« ) mais pas que : la présence bienfaisante des policiers qui le gardent et des infirmières, le lien spécial à Chloé, sa chirurgienne, l’amitié, la souffrance qu’il faut apprivoiser, l’hôpital qui devient son refuge, par exemple. Il est à la fois le patient, et le journaliste, l’écrivain : se mêle alors à son récit la présence familière et récurrente de Baudelaire, de Kafka, de T. Mann, de Bach ou de Proust. Il n’hésite pas non plus à intégrer à son récit des extraits de lettres, de mails des uns et des autres ou ses propres chroniques écrites pour le journal. Il ne se pose jamais en victime, ni en héros, révélant ses défauts, ses faiblesses.  Il raconte avec minutie les 17 passages au bloc, les greffes (son menton est fait d’une greffe du péroné et d’un bout de sa cuisse), les détails parfois sordides mais toujours avec humour du pansement qui fuit, des tuyaux qui sont des « tyrans bienveillants », et la difficile sortie de l’hôpital et le retour à la réalité. Un homme mis à nu, absolument, résolument, et dont on se sent de plus en plus proche au fil des pages.

J’ai corné au moins 25 passages mais ce serait long et lassant de tous les copier, alors en voici quelques-uns :

« Leçon de piano posthume : si la main droite joue pour les vivants, la gauche joue pour les morts et c’est elle qui bat la mesure. »

« La musique de Bach, comme la morphine, me soulageait. Elle faisait plus que me soulager : elle liquidait toute tentation de plainte, tout sentiment d’injustice, toute étrangeté du corps. Bach descendait sur la chambre et le lit et ma vie, sur les infirmières et leur chariot. »

« Du même coup, la séparation entre fiction et non-fiction était vaine : tout était fiction, puisque tout était récit -choix des faits, cadrage des scènes, écriture, composition. Ce qui comptait, c’était la sensation de vérité et le sentiment de liberté donnés à celui qui écrivait comme à ceux qui lisaient. »

« J’étais heureux de retrouver ces amis, mais ce n’était pas le bonheur de rejoindre, comme à la Salpêtrière, un territoire connu et éprouvé. Ils étaient derrière la vitre, dans l’autre vie, celles aux lèvres entières et aux cœurs épanouis ou blessés par le cours naturel. Je pénétrais dans cette jungle civilisée, sans cheval, comme un conquistador à l’armure fêlée. »

C’est une lecture qui me marquera durablement je pense… Je ne suis pas la seule ! KrolMumu.

 

Cet article a été publié dans littérature française. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

10 commentaires pour Le lambeau

  1. krolfranca dit :

    Un livre qu’on ne peut pas oublier.

  2. keisha dit :

    Un excellent livre (et ce n’étais pas gagné, au départ!)

  3. Philisine Cave dit :

    Je l’ai chez moi depuis au moins quatre mois, toujours pas lu, toujours pas ouvert. Bises

  4. mrspepys dit :

    Pas convaincue avant de mettre le nez dedans, ce livre, qu’une bonne âme m’a prêté peu après sa sortie, a laissé un souvenir impérissable.

  5. Une Comète dit :

    Pour moi c’est clair, il y a eu un avant et un après la lecture de ce livre qui m’a bouleversée.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s