La mère d’Eva

Comment pourrais-je faire un compte rendu objectif de ce livre ? D’ailleurs je ne le ferai pas, j’en ferai un compte rendu parfaitement subjectif – et long, pour une fois ! C’est rare que je parle de ma vie privée sur ce blog mais là je ne peux vraiment pas  faire autrement puisque l’histoire de cette mère, c’est la mienne, même si je l’ai vécue complètement différemment…

La mère d’Eva raconte à la première personne son histoire, alors qu’elle attend, dans le couloir d’une clinique en Serbie, que sa fille de 18 ans se réveille de l’opération qui la transformera en Alessandro. Elle s’adresse à sa fille, dans un long monologue, raconte l’enfance d’Eva, sa dysphorie de genre apparue très tôt puisque toute petite elle avait demandé un zizi pour Noël. Elle raconte sa relation fusionnelle avec cette enfant tant attendue, le lien fort qu’ils ont tous les trois, et puis l’incompréhension, le déni, les tensions, un chemin infiniment douloureux qui finira par les mener, elle et son enfant, dans le couloir de cette clinique.

C’est un roman magnifique, très bien écrit (et traduit), poignant et… dérangeant. Ce qui m’a gênée le plus, c’est que la mère, de manière lancinante, recherche « l’erreur« , la « faute » qu’elle a pu commettre pour qu’on en arrive là, elle parle de son enfant qu’on est en train de « démembrer » sur la table d’opération, et qui sera ensuite  « gonflée et recousue, évidée de l’intérieur comme un animal à empailler ». Elle semble être là contrainte et forcée, comme vaincue mais sans avoir réellement accepté la situation. Il faut dire qu’Eva est un personnage intransigeant, très fort, radical et les parents sont impuissants, presque prisonniers de ce qu’ils ont projeté sur leur enfant, peinant à voir ce qui se joue.

Et je peux les comprendre… Ce chemin est effectivement difficile. C’est celui que j’ai eu à traverser avec celui qui est aujourd’hui mon fils, un jeune homme de 24 ans épanoui et heureux, et depuis un an jeune homme aussi pour l’état civil. Je l’ai accompagné dans cette transition avec plus de chance que la mère d’Eva, parce que nous avons su parler, énormément, et longtemps, parce que cela s’est fait de manière beaucoup plus progressive. Moi aussi je l’ai accompagné à la clinique, mais contrairement à la narratrice du livre, je n’étais pas seule, j’étais avec ma mère, et cela s’est fait de manière légale et détendue. Et surtout : j’ai tellement tremblé pour elle, quand « il » était encore « elle », je me suis tellement inquiétée, sentie tellement impuissante face à sa douleur, que quand je l’ai vu se sentir enfin bien, être enfin capable de travailler, d’aimer et de vivre, je me suis dit que c’était ce qu’il fallait faire. Il n’y a pas de faute, d’erreur à chercher, seulement un chemin à parcourir, à traverser, à accepter, un parcours singulier. Alors oui, il y a eu des larmes, beaucoup, des doutes, des questionnements, la difficulté à accepter ce qui se passe et puis celle, tout aussi délicate, à le dire autour de soi, mais j’ai dit à mon fils très vite, parce que ça s’est comme imposé à moi : « tu es mon enfant avant d’être ma fille ». Et autour de moi, finalement, les autres l’ont accepté aussi, plutôt facilement je trouve.

Mais je peux dire tout cela aujourd’hui, après, alors qu’on entend dans le roman la voix de la mère qui est au milieu de la tourmente et avant la « renaissance » de son enfant. Vu tout l’amour qu’elle lui voue et tout ce qu’elle a été prête à porter, nul doute que leur histoire, à partir du moment où Alessandro ouvrira les yeux après l’opération, sera belle… Et plus on évoquera ce sujet, du côté des personnes transgenres comme de celui de leurs proches, mieux ce sera, car cela permet une meilleure connaissance et compréhension pour toutes celles et tous ceux qui ne sont pas touchés de près par ce sujet.

Un grand merci à Enna pour m’avoir prêté son livre ! D’autres livres chroniqués ici sur la transsexualité : Point Cardinal, Les adolescents troglodytes, Les buveurs de lumière, Annabel.

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20 commentaires pour La mère d’Eva

  1. Enna dit :

    J’ai les yeux qui piquent en te lisant et je suis vraiment heureuse que tu aies aimé le roman et c’est vraiment intéressant que tu puisses aussi apporter un autre éclairage de mère. Merci à toi !

  2. keisha41 dit :

    Merci pour ce billet si … touchant? personnel? sensible?

  3. Simplement ….. Merci 🙂

  4. Un très bel avis qui m’a convaincue d’emblée de lire le roman. J’avoue que la citation sur l’opération est un peu effrayante en ce qu’elle révèle des fantasmes cauchemardesques du personnage : on se dit que cette mère a dû être confrontée à un manque d’informations criant, ou bien qu’elle souffre d’une névrose carabinée – les deux n’étant pas incompatibles. Merci beaucoup.

  5. kathel dit :

    Ton billet est très touchant, merci !

  6. manio dit :

    je suis la grand-mère de ce petit-fils si « aimable » aujourd’hui,et je suis la mère de Sandrion,ma fille que j’ai tant admirée et donc soutenue dans ces moments difficiles à traverser. Je n’ai pas lu le livre de ce billet,mais j’ai traversé un bout de vie de ma fille et de mon petit-fils,bout de vie déterminant et si constructif pour moi, qu’ici je les en remercie.

  7. Lorouge dit :

    Je suis bien évidemment extrêmement touchée par ton billet. Et je te trouve très courageuse aussi den parler par ici. Parce que malheureusement il y a dans ce monde pas seulement des personnes bienveillante et heureusement tu fais partie d’une famille ouverte et ça c’est merveilleux. Je n’ose imaginer comment aurais réagi certains de ma famille ( surtout ma belle famille). Certains en sont encore a avoir du mal avec l’homosexualité ( des cro-magnons 🙄🤨) .

  8. Lorouge dit :

    Voilà je reviens par ici pour terminer mon commentaire pour cause de diner 😉 je voulais terminer en te disait a quel point ce que tu dis a la fin est touchant et magnifique  » tu es mon enfant avant d’être ma fille » et tu as tellement raison, c’est comme ça que je vois les choses aussi, quel que soit les décisions qu’ils prennent notre rôle est de les aimer et c’est tout 👨‍👧‍👧💕😃 pour terminer je veux vous dire que je vous embrasse très fort toi et ton fils, ça n’a sans doute pas été facile tous les jours mais ta plus belle récompense est de le voir heureux maintenant… et la sienne est de savoir qu’il a à ses côtés une maman prête a le soutenir toujours 😍💕

  9. Nahe dit :

    Un si joli billet, Sandrion ! Relevé du commentaire de ta maman… Tes phrases font mouche !
    Je note le titre car le sujet me parle beaucoup. J’ai dans ma PAL un roman sur ce cheminement du point de vue du fils qui accompagne son père dans cette transition.
    Merci !

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