L’espèce humaine

Je lis pas mal de témoignages/récits autour des camps de concentration (en partie pour le boulot) et je voulais depuis longtemps lire ce texte de Robert Antelme, mari de Marguerite Duras, écrivain et résistant français, écrit en 1947. Il y raconte les mois passés à Buchenwald puis à Bad Gendersheim. On est avec lui et avec les « copains » (c’est le terme qu’il emploie tout le temps pour désigner les autres détenus), à lutter pied à pied pour rester vivant et conscient. Il raconte le quotidien de la vie au camp de manière extrêmement précise et terrible mais surtout il nous fait réfléchir sur ce qu’est être un homme, faire partie de cette espèce humaine capable du meilleur comme du pire. 

« Nous sommes tous ici pour mourir. C’est l’objectif que les SS ont choisi pour nous. Ils ne nous ont ni fusillés ni pendus mais chacun, rationnellement privé de nourriture, doit devenir le mort prévu, dans un temps variable. Le seul but de chacun est donc de s’empêcher de mourir. » : à tout prix, en se battant pour la soupe s’il faut, parce que « militer ici c’est lutter raisonnablement contre la mort.« 

Il raconte les moments où ils vont pisser, car c’est un des rares moments où le SS vous laisse tranquille, le kapo allemand qui pactise avec eux par ce seul mot « langsam » (lentement), l’attrait du miroir car le moment où ils se regardent dedans est un des rares où ils se voient vraiment comme une personne humaine (tant le reste du temps, ils sont niés en tant qu’êtres humains par les SS), la masse que crée le groupe de détenus dans le froid pour tenir… Il écrit plusieurs pages sur la façon de manger un quignon de pain, tout d’un coup ou le couper en tout petits morceaux pour le faire durer…

C’est un livre d’une force incroyable, digne, impitoyable qui m’a hantée, vraiment, durant tout le temps que je l’ai lu, j’en ai même fait des cauchemars, j’avais le cœur serré. De nombreuses scènes me resteront longtemps en mémoire je crois : les copains organisant un dimanche après-midi des séances de lecture de poèmes et de chansons (« pour tenir, il faut que chacun de nous sorte de lui-même, il faut qu’il se sente responsable de tous » « on ne pouvait puiser de vraie force hors de la fraternité avec les autres d’ici« ), l’auteur allant voir un ami au revier (l’infirmerie, avec de gros guillemets…) et ne le reconnaissant plus du tout tellement son aspect a changé, un industriel venant voir le travail des prisonniers, à l’usine, bien habillé, timide, et qui, pour la première fois sûrement, « nazi puceau« , leur met des coups de pied : « le mensonge de sa face pateline et de sa civile maison étaient horribles. La révélation de la fureur des SS qui se déployait en toute tranquillité ne soulevait peut-être pas autant de haine que le mensonge de cette bourgeoisie nazie qui entretenait cette fureur, la calfeutrait, la nourrissait de son sang, de ses « valeurs »« .

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9 commentaires pour L’espèce humaine

  1. aifelle dit :

    Je ne l’ai pas lu non plus et pourtant j’en ai lu beaucoup de ces témoignages. As-tu lu « la douleur » de Marguerite Duras où elle évoque le retour d’Antelme ? Un texte fort, mais il me semble qu’il n’était pas d’accord pour qu’elle le publie.

    • sandrion dit :

      C’est le prochain livre sur ma liste ! j’en ai entendu parler (je sais qu’un film est sorti dernièrement) et j’ai très envie de le lire, surtout après la lecture de « l’espèce humaine »…

  2. keisha41 dit :

    Hum, tu as lu Si c’est un homme, bien sûr? Ce texte d’Antelme, je ne connais pas

  3. Il existe (heureusement) beaucoup de témoignages bouleversants et j’en lis de temps à autre pour ne pas oublier et en parler….. Si c’est un homme de Primo Levi, la biographie de Simone Veil, Retour à Birkenau de Ginette Kolinka par exemple sont très vrais je pense….. 🙂

  4. Touloulou dit :

    J’ai depuis si longtemps, le projet et l’appréhension de lire Si c’est un homme… Ce genre de récit me fait peur, je l’avoue. Ils sont néanmoins nécessaires.

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