La familia grande

Difficile de parler de ce livre… comme il n’a pas été simple non plus d’écrire un billet sur Le consentement. Ces deux femmes m’inspirent en tout cas un profond respect : toutes les deux, elles ont, avec beaucoup de courage, bravé la loi du silence et l’emprise de ces hommes qui leur ont pourri la vie. Toutes les deux, nées en 1972 et 1975, elles ont bien décrit l’ambiance des années 70 et 80, les parents de la génération de 1968, les injonctions à la liberté, les enfants et les adultes mélangés dans un droit à une sexualité sans entraves. La mère de Camille Kouchner le lui dit bien « Tu comprends j’ai fait l’amour à l’âge de 12 ans. Faire l’amour, c’est la liberté. Et toi qu’est-ce que tu attends ?« 

Elle raconte cette mère fantasque et adorée, son remariage avec celui qu’elle nomme son beau-père et jamais par son nom, l’amour fou qu’elle et son frère jumeau éprouvent pour cet homme beau et fascinant, les étés à Sanary « d’une sacrée bande, la familia grande. Tous les étés : des parents hilares et des enfants fous de liberté. (…) Croire qu’on a de la chance d’être ainsi entourés. »

Et puis arrive la tragédie : le suicide des parents d’Evelyne Pisier, la mère de Camille, Evelyne qui sombre dans l’alcoolisme et la dépression et un soir, Olivier Duhamel franchit le pas et entre dans la chambre de Victor, alors adolescent.

« Ma culpabilité est celle du consentement. Je suis coupable de ne pas avoir empêché mon beau-père, de ne pas avoir compris que l’inceste est interdit. (…) L’hydre se déploie. S’ajoute la violence de la honte. Je regarde ma mère et j’ai honte de ce qui est arrivé. Avec Victor j’ai accepté. Il n’est pas le seul à s’être laissé faire. Il n’est pas le seul à avoir trompé ma mère. Car, à 14 ans, j’ai préféré me taire. Car, à 14 ans et pour longtemps, j’ai préféré garder l’amour de mon beau-père plutôt que de m’en éloigner.« 

Ensuite, chacun des deux jumeaux lutte comme il peut : Victor cherche à ne plus en parler, se marie, part loin. Camille devient avocate, tombe amoureuse. Toutes ces années, ce qu’elle appelle « l’hydre » se déploie, empoisonne tout, et lorsque naît son fils, ce n’est plus possible et le silence est trop étouffant (elle raconte d’ailleurs les multiples problèmes de santé qu’elle a eu liés au souffle…) Et voilà comment la mère, en 2008 (20 ans après les faits donc) réagit, face à Victor : « Il regrette, tu sais. Il n’arrête pas de se torturer. Mais, il a réfléchi, c’est évident, tu devais avoir déjà plus de 15 ans. Et puis, il n’y a pas eu de sodomie. Des fellations, c’est quand même très différent. » et à Camille : « Comment avez-vous pu ainsi me tromper ? Toi la première, Camille, ma fille, qui aurait dû m’avertir. J’ai vu combien vous l’aimiez, mon mec. J’ai tout de suite su que vous essayeriez de me le voler. C’est moi la victime. » C’est peut-être un des passages qui m’a le plus choquée, cette réaction de la mère, si terrible.

Il a fallu en 2017 la mort de cette mère pour que Camille décide d’écrire comme elle le précise à la fin dans une lettre poignante se terminant sur ces mots : « Jusqu’à ce que la petite fille alerte et amusée que j’étais se libère de sa mère, et tente d’empoisonner l’hydre en achevant ce livre.« 

Ce n’est pas une œuvre littéraire, c’est un témoignage puissant, juste et nécessaire, qui libèrera la parole d’autres victimes et contribuera sûrement à modifier peu à peu les consciences et les lois.

L’avis d’Aifelle. Et le passage dans la Grande Librairie où elle parle de son livre.

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5 commentaires pour La familia grande

  1. aifelle dit :

    Ton billet est parfait Sandrine ; juste une petite réflexion « les parents de la génération 68 », non, je dirais les parents d’un certain milieu. Je peux t’assurer que personne autour de moi ne vivait comme ça. Même si bien sûr l’inceste existe dans tous les milieux sociaux.

    • sandrion dit :

      Tu as raison… mes parents non plus ne vivaient pas comme ça alors qu’ils étaient aussi de la génération 68… et pourtant, ce qu’elle raconte de l’atmosphère générale me semblait familier, tu vois ce que je veux dire ?

  2. keisha41 dit :

    J’ai eu un moment d’arrêt en lisant la réaction de la mère! Quoi!

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