Tenir sa langue

Quel beau titre si polysémique ! C’est l’autobiographie de l’autrice, Russe arrivée en France assez jeune avec sa famille, au moment de la chute de l’URSS. Elle apprend le français mais c’est difficile, les autres enfants à la « materneltchik » (suffixe russe pour adoucir les mots) se moquent d’elle. Commence un long parcours pour adopter une autre langue, sans renier la sienne. « Russe à l’intérieur, français à l’extérieur. Ce n’est pas compliqué. Quand on sort, on met son français. Quand on rentre à la maison, on l’enlève. On peut même commencer à se déshabiller dans l’ascenseur. Sauf s’il y a des voisins. S’il y a des voisins, on attend. Bonjour. Bonjour. Quel étage ? Bon appétit. Il faut bien séparer, sinon on risque de se trouver cul nu à l’extérieur. » 

Pour simplifier son intégration, ses parents l’inscrivent sous le nom de Pauline, mais lorsque, jeune adulte, elle comprend, au hasard d’une démarche administrative, qu’elle n’est pas, Polina « et/ou » Pauline, mais que l’Etat lui impose son prénom francisé, elle va en justice demander qu’on lui rende ­celui de sa naissance.

Elle réussit très bien à restituer l’enfance et son incompréhension (Opitalnor est le lieu étrange où va sa mère malade, par exemple) et c’est surtout un récit très intéressant, drôle et original sur l’importance de la langue maternelle, les origines, la double culture.

Le passage suivant donne une bonne idée de l’ensemble ! Ma mère aussi veille sur mon russe comme sur le dernier oeuf du coucou migrateur. Ma langue est son nid. Ma bouche, la cavité qui l’abrite. Plusieurs fois par semaine, ma mère m’amène de nouveaux mots, vérifie l’état de ceux qui sont déjà là, s’assure qu’on n’en perd pas en route. Elle surveille l’équilibre de la population globale. Le flux migratoire : les entrées et sorties des mots russes et français. […] Elle traque les fugitifs français hébergés par mon russe. Ils passent, dos courbé, tête dans les épaules, se glissent sous la barrière. Ils s’installent avec les russes, parfois même copulent, jusqu’à ce que ma mère les attrape. En général ils se piègent eux-mêmes. Il suffit que je convoque un mot russe et qu’un français accoure en même temps que lui. Vu ! Ma mère les saisit et les décortique comme les crevettes surgelées d’Ochane-Santr’Dieu. »

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12 commentaires pour Tenir sa langue

  1. Matatoune dit :

    A la lecture de cette chronique, je le remonte dans ma liste de livres en attente 😉

  2. keisha41 dit :

    J l’avais déjà noté, il va être à la bibli, ton avis confirme que c’est vraiment bien.

  3. aifelle dit :

    Les bons avis se succèdent ; une autrice à suivre. Les extraits sont savoureux, il y en aurait eu de nombreux à relever, j’espère qu’elle va continuer dans cette veine-là.

  4. J’ai vraiment beaucoup aimé sa plume, entre tendresse et insolence.

  5. kathel dit :

    Vos avis sont bien « raccord » et je le garde en tête, ce roman, j’ai l’impression que j’aimerais le ton.

  6. Sandrine dit :

    Bien aimé aussi. Les jeux sur la langue sont en effet très réussis.

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